Théâtre Intranquille
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Extrait du mémoire de Joséphine BORSU «Etude des procédés de distanciation dans le théâtre de René Bizac», Faculté de philosophie et Lettres, Université Libre de Bruxelles, sous la direction de Paul Aron, 2010.

> Mémoire J. Borsu-ULB en PDF

«Dans ses pièces, Bizac sélectionne des éléments de la réalité pour les observer de loin. Ses pièces comportent de nombreux éléments familiers, des références à notre réalité quotidienne (par ex: la télévsision, les marées noires, l'immigration...) mais ces éléments sont abordés comme faisant partie d'une autre réalité, de manière poétisée, biaisée... La réalité des pièces de Bizac est effectivement très proche de la nôtre mais elle semble régie par d'autres lois…

Les pièces de Bizac exploitent la réalité afin de la révéler autrement aux spectateurs, afin qu'ils la re-connaissent. Outre le fait qu'il présente la réalité dans ses pièces sous une forme parabolique, Bizac puise dans une tranche particulière de la réalité; il cherche ses références au réel dans un matériau qui favorise la parabole; il s'inspire de la réalité dans ce qu'elle a de déjà fictionnel et d'extraordinaire: les faits divers...

Chez Bizac, les petites destinées de ses personnages appellent des questionnements beaucoup plus larges et touchent à l'imaginaire collectif... Bizac utilise le caractère mythique des faits divers pour toucher le spectateur et le rapprocher de sa réalité et non pas pour l'éloigner en l'effrayant. L'entièreté de la poétique de Bizac cherche à interpeller le spectateur et l'usage du fait divers renforce sa démarche en interpellant ce dernier également par le contenu de la pièce...

Chez Bizac, les personnages sont mi-personnages pour attirer l'attention et l'intérêt du spectateur en le touchant dans ce qu'il connaît et mi-figures puisqu'ils se font les passeurs d'un monde poétique? ils restent individués mais de manière moins claire et leur composition invite à comprendre et à accepter les contradictions du monde réel...

Tout en signant ses textes, Bizac laisse la place aux suivants (éclairagiste, metteur en scène, dramaturge...). Il ne sefface en aucun cas derrière des conventions d'écriture et offre au lecteur un univers poétique tout particulier. Toutefois cette écriture laisse des pans de la représentation à l'imaginaire et à la réflexion du spectateur. La réalité scénique doit se modeler et se renouveler pour compléter les vides que l'auteur a laissé... Les pièces de Bizac résultent d'un intriguant mélange entre l'univers de l'auteur et l'imaginaire du lecteur...

Bizac parvient à rester présent dans son texte de manière à dissuader les représentations naturalistes de son oeuvre. Il fait en sorte qu'une représentation réaliste de ses textes ne soit pas pertinente. Le théâtre de Bizac stimule l'imagination du lecteur et celle des metteurs en scène en leur posant des défis, en leur soumettant des illogismes représentationnels, en poétisant jusqu'aux didascalies...

Le langage des pièces de Bizac est très particulier et il contribue également à la distanciation du spectateur. De fait Bizac utilise dans ses pièces un langage qui n'est pas celui que nous utilisons tous les jours et pourtant il en est proche. C'est un langage décalé, détourné mais que le spectateur peut encore parfaitement comprendre. Bizac a inventé une manière de parler propre à ses créations, à ses «autres mondes possibles» et cela rend la réalité de ses pièces étrangement familière au public...

Selon nous, l'écriture de Bizac est poétique. Nous retrouvons dans l'écriture de Bizac deux grandes caractéristique de la poésie: l'elliptique (ou suggestif) et l'insolite. Son théâtre économise les mots, éléments précieux dans le temps limité d'une représentation. Les paraphrases, les passages explicatifs sont éliminés et il ne reste que le matériau brut, vif et poétique que l'auteur veut nous transmettre... Son écriture contient beaucoup d'éléments enfantins, de décalages et d'associations propres à l'enfant qui apprend… Bizac rend à l'enfant un pouvoir d'interrogation neuf et pertinent. La langue se renouvelle dans les jeux de mots. Le caractère enfantin ajoute aussi une intensité aux propos énoncés. Des choses cruelles dites sous une apparence enfantine ont un impact d'autant plus fort... Les caractéristiques de l'écriture de Bizac (enfantine, poétique, rythmique) laissent place à une invention langagière sans limite. Chaque coin de phrase peut receler une surprise et distancier le spectateur...

Bizac crée des refrains dans ses textes, parfois clairement sous la forme de chansons, d'autres fois, le refrain se cache dans le texte sous la forme d'une répétition. La répétition peut-être vue comme une autre forme de citation, interne au drame (un personnage cite un passage antérieur de la pièce)... La poétique de Bizac renvoie à l'étymologie grecque du mot: poiésis, «création». Il crée avec la langue et ne cesse de la raviver à sa manière. Le langage de ses pièces devient à son tour un lieu de réflexion et de développements critiques; bref, un lieu de distanciation...

Le spectateur reçoit un sursis vis-à-vis de son monde et est invité, le temps d'une représentation, à réfléchir de loin à une autre réalité, subtilement proche de la sienne. D'une part la fragmentation des textes de Bizac implique un manque de linéarité dans la manière dont est exposée l'intrigue et cela donne au spectateur un rôle de rassembleur. D'autre part, ses pièces abordent la réalité de manière détournée; elles déforment le réel et accentuent certains de ses aspects en vue d'y sensibiliser et de responsabiliser le spectateur. Enfin le langage que Bizac élabore dans ses pièces sert également sa volonté de conscientiser le spectateur par sa poéticité et sa matérialité...»

Extrait du texte de Mustapha BENFODIL, «La solitude du tricot de peau», post-face de l'édition de «François Mailliot», Lansman, 2008.

«... Avec plus de dix-neuf pièces au compteur, René Bizac réussit admirablement le pari d'être à la fois prolifique et exigeant. Son théâtre, dont j'eus le plaisir de lire d'autres textes (Rue des Jonquilles, Sous le Ciel…), n'hésite pas à plonger dans le tumulte du monde, à chercher des noises au Réel pour aussitôt le sublimer. Il n'a pas peur d'aller cueillir son matériau dans le quotidien brut avant de lui insuffler la doucereuse inquiétude du poète comme dans sa pièce La Véranda où, s'inspirant d'un fait divers, il recoud le destin d'une fillette de 13 ans assassinée par un garçon qui était l'élu de son coeur. Oui. Le théâtre de René Bizac est un théâtre vif, caustique, ouvert aux bruissements du monde, rompant avec un certain théâtre d'alcôve dont nos scènes ne sont que trop engluées.
René Bizac fait partie de ces écrivains qui vont ausculter la part sombre, maudite, honteuse, de l'homme. Et François Maillot est assurément de ce théâtre-là. Pas social. Surtout pas. Mais volontiers humain, de cette humanité des bons récits où le petit détail anodin fraye avec les questions existentielles les plus cruciales. Où la vérité est à fleur de peau, sur le fil du rasoir ; cette vérité du dedans qui a à voir avec le doute, avec la peur et avec la solitude. C'est un théâtre profondément poétique et en même temps plein d'ironie qui met à nu subtilement le tragi-comique de la condition humaine. Un théâtre tonique et sacrément drôle comme toute oeuvre agréable sait l'être, disséquant habilement l'impasse du monde moderne et les nouvelles questions éthiques qu'il nous pose. Son écriture toute en finesse explore à tâtons, par à-coups, par petites touches, comme celui qui peint, les faillites morales de l'homme moderne et les dérives de l'organisation technologie, politique, sociale, de la vie contemporaine. Tout cela avec la langue dans laquelle il excelle : celle du dedans, du monologue intérieur introspectif et anxieux. Exit toute rhétorique et toute inclination au pathos. Ecriture verticale, prose éclatée, approche en fragments, délicate, incisive, apposant un détail par-ci, une couleur par-là, travail patient, construit, intelligent, marinant à petit feu, livrant peu à peu la vérité de ses personnages avec le coup de pinceau d'un projecteur éclairant progressivement, langoureusement, leur part d'ombre, et au final, la partie enténébrée de nous-mêmes. C'est cette part cachée, damnée, de l'homme, que certains appellent l'âme, qu'il révèle, en bute à ses démons intimes et à ceux de l'univers. Avec une narration de haut vol, un découpage scénique judicieux, il laisse savamment s'installer l'intrigue, et les fils du conflit se nouer, multipliant allègrement les va-et-vient sur l'axe du temps, jusqu'à dérouter parfois, mais sans jamais rompre le fil narratif qui alterne continuellement avec le film de la mémoire. Exposant finement le sujet, il oppose les destins en présence avec un sens aigu du jeu dramatique, organisant le rythme de la pièce avec une minutie de métronome à travers un chassé-croisé de monologues, de bribes de réminiscences, de bouts de didascalies, sans jamais céder à la facilité qui consiste à jeter toute la charpente du texte sur le dos des dialogues et les hiérarchies subliminales qu'ils instaurent. Biographe des âmes perdues, il ne leur cherche point de salut. Point de rédemption. Pourtant, sous sa plume suave et son verbe tranchant, alerte, savoureux, on a presque de la tendresse pour ces âmes en peine, et l'on rit volontiers de leurs turpitudes, de leurs mensonges touchants et du grotesque de leurs rares moments de grâce…»

Extrait du texte de Thierry BLANC, en postface de l'édition de «Rue des Jonquilles», Collection «Hayez & Lansman, 2010.

«... Et là où le politique échoue trop souvent, peut-être existe-t-il une place à prendre pour le poète. Certes bien modeste mais nécessaire.
Place que René Bizac a su parfaitement occuper au regard de la thématique identitaire. Sa pièce, François Mailliot, qui appartient à la catégorie rare des pièces vertigineuses et dérangeantes, est probablement l'un des textes de théâtre les plus marquants qu'il soit possible de lire dans le répertoire contemporain sur le thème de l'identité. Un individu traversé de part en part, livré quasi totalement à nous, questionné en permanence sous nos yeux, dont l'existence présente est disséquée pourrait-on dire jusqu'aux racines, et qui malgré tout cela réussit à garder parfaitement inviolable une part mystérieuse de son identité; protection ultime face aux simplifications stérilisantes et dangereuses de certains raccourcis. Une pièce bouleversante, un texte immense d'une intelligence stupéfiante et dont on sort grandi.
Véritable artisan de la confiance en son auditoire, René Bizac ne cherche rien à prouver. C'est une des grandes forces de son écriture. Remplie de silences ou de mots disparus, qu'on aurait voulu dire ou qu'on n'a pas su, elle nous place d'emblée dans une grande acuité en tant que lecteur ou auditeur.
On pressent que les choses importantes vont nous être livrées en filigrane, par petites touches de souvenirs, de sensations, de non-dits, de blessures. Il réussit à déployer comme ça, l'air de rien, sous les regards d'une chèvre insolente (François Mailliot) ou de chattes brûlées (Rue des Jonquilles), de puissantes et déstabilisantes machines de théâtre...»